mardi 24 avril 2007
La fureur et la douceur
La seule vraie façon d'entrer dans une langue c'est par ce qu'elle a de plus beau, de plus secret. Comme une femme, il faut la découvrir au-delà du fard et des petites rides d'application à la nullité quotidienne. On découvre une langue par son mystère, ce qui nous touche là ou on ne savait même pas qu'on existait. C'est cela la littérature. Et rien d'autre. Et on est grand et on est beau quand on a pénétré un texte. Il n'y a pas d'autre voie. Il faut oser. La fureur et la douceur. Extrêmes. Sans se poser de questions inutiles. Sans se laisser arrêter par les mots. Juste se laisser prendre. L'auteur, tous les auteurs veulent cela : être « pris aux mots ». C'est pour cela qu'ils écrivent. C'est pour cela qu'ils passent, seuls, oui seuls, tant d'heures de leur vie. Leur silence ne vaut que par ça. L'entrée dans leurs mots. C'est leur espérance.
Jeanne Benameur "Présent?"
mercredi 11 avril 2007
il nous faut un peu d'obscur pour bien voir
Il y a un temps où ce n'est plus
le jour, et ce n'est pas encore la nuit Ce n'est qu'à cette heure-là que l'on
peut commencer à regarder les choses, ou sa vie: c'est qu'il nous faut un peu
d'obscur pour bien voir, étant nous-mêmes composés de clair et d'ombre.
Lettres d'or Christian Bobin
vendredi 6 avril 2007
La magie des mots
— Oh ! dit Mercedes, la magie n'est pas en moi. Elle n'est pas dans les gens, elle est dans ce qui se passe entre les gens. Apprendre à s'en servir, c'est surtout une question de concentration.
— C'est mon gros problème, dit p'pa.
— Ch-chut...", fait Mercedes en posant un doigt sur ses lèvres.
Le silence se fait. Elle ajoute alors, d'une voix basse et rauque : "II suffit parfois de fermer les yeux et d'écouter attentivement, et la magie se produit. Tu es prêt, Randall ?
— Prêt.
— Bon. Alors, écoute. Dans ton cerveau il y a un nuage tout blanc, comme une boule de coton... Tu le vois ?
— Oui.
— Eh bien... il y a une ficelle qui sort de ce nuage, n'est-ce pas ? Et si tu tires doucement sur la ficelle, tu vois plein de petits rubans de couleur, comme sur la queue d'un cerf-volant... Les rubans sont attachés les uns aux autres... Ce sont des mots... Et si tu continues de tirer doucement - oh, regarde ce qu'ils t'apportent, de l'autre côté du nuage !"
J'ouvre les yeux mais Mercedes dit en souriant : "Non, quand je dis «regarde» il s'agit de regarder à l'intérieur, et pour ça il faut garder les yeux fermés.
Bon. Alors. Maintenant la magie va se produire. Les images vont glisser de mon cerveau dans le tien. Tout ce que je dis, tu vas le voir."
Elle continue de parler, d'une voix très basse, avec des pauses entre chaque mot : "Voici... un corbeau mort... Voici... une fée aux ailes iridescentes... Voici... un bol de porridge... Tu les vois, Randall ?"
Je fais oui de la tête parce que c'est vraiment vrai. Le silence est long et plein et je peux m'y immerger complètement, je vois le corbeau immobile dont un oeil est à moitié ouvert et vitreux, je vois un diadème qui scintille dans les cheveux dorés de la fée, je vois la vapeur qui monte du bol de céréales chaudes que p'pa me fait parfois le matin en hiver, avec du sucre roux, de la crème et même des raisins secs parfois, c'est délicieux.
Quand je rouvre les yeux, les trois adultes me regardent en souriant.
"En fait, dit Mercedes, ça se passe tout le temps. La magie, c'est d'en être conscient.
•— Vous êtes poète ? lui demande P'pa, et de la gorge de Mercedes fuse le plus beau rire que j'aie jamais entendu, comme une fontaine éparpillant mille gouttes d'eau étincelantes.
Nancy Huston Lignes de faille
lundi 2 avril 2007
On se découvre, on change, on se façonne
—Se connaître est sans fin...
Certains événements nous transforment tellement !
— Et nous nous changeons nous-mêmes aussi. C'est un des plaisirs de la vie que l'on ignore longtemps. On se découvre, on change, on se façonne. Voilà ma définition de la maturité : savoir que l'on peut se travailler soi-même comme une pâte... à ! l'infini.
— Vous le croyez vraiment ?
— Je l'espère en tout cas. Car les autres nous demandent toujours de changer ! Personne ne naît parfait. On , finit par déplaire en s'imposant tel que | l'on est. Se tenir là sans faire d'effort, il y a dans cette spontanéité une violence inacceptable. Il faut prendre sur soi, du moins si l'on espère vivre avec les autres.
Alice Ferney Les Autres
dimanche 25 mars 2007
Nous sommes fait de cela et rien d'autre
Nous sommes faits de cela,
nous ne sommes faits que de ceux que nous aimons
et de rien d'autre.
Si retranchée soit notre vie,
perdues sur les hauteurs brûlées de vent,
elle n'est jamais si proche que dans une poignée de visages aimés,
que dans cette pensée qui va vers eux,
dans ce souffle d'eux à nous,
de nous à eux.
Christian Bobin
"L'inespérée"
Final B.O.LadoubleviedeVéronique
lundi 12 mars 2007
Le Sens et le Silence
J'ai tenté de saisir le secret de ce qui échappe à notre prise et qui, hors de nous, hors de notre langage, hors de notre incorrigible désir, sans commune mesure avec l'homme, tantôt règne et tantôt disparaît, tantôt bouge et tantôt demeure.
Comme un météore, un transfuge d'une autre étoile, un voyageur, perdu dans une ville détruite, je suis tombé dans ce monde étranger, mais par l'effet d'un secret sortilège qui lentement nous imprégnait, ces solitudes et ma présence, ces mirages et ma raison, ces désastres et mon plaisir, nous avons échangé nos énigmes:
«Rends-moi désert et solitaire comme toi ! — disais-je en entrant seul comme un voleur dans l'univers des choses insensibles-— que j'oublie les passions et les pensées à l'échelle humaine ! Que, par-delà les figures familières du rivage, de la pluie et de la mer, je devienne mouvement pur, sans cause et sans objet, rythme à soi-même seul dédié, souffrance sans secours, joie sans partage, plainte sans réponse, murmure sans écho ! »
— « Rends-moi humain et sensible comme toi ! — répondait par ma voix le monde taciturne. — Fais que je donne à mes mouvements obscurs, irrépressibles et incontrôlés, le nom blessé de vos sentiments ! Que j'appelle « bonheur » le calme des jours et des nuits sans orage, « colère » mes absurdes tempêtes, « révolte » ma démence, « consentement » mes accalmies, «tendresse» le premier reflet de l'aurore, «regret» les ombres lentes des nuages, «amour» cet aveuglant miroir qui en mille éclats se brise à midi sur les vagues... »
— Pour nous gens de la terre et de la vie, tout n'est que signes et symboles. Pour notre univers tout se tait. Le peintre seul est à la fois (même à lui-même inconnaissable) le Sens et le Silence.
Tardieu "Hollande"
samedi 10 mars 2007
Quelquechose de plus fort qui nous tient...
"Je pense souvent à ma vie, don Salvatore. Quel
sens a tout cela ? J'ai mis des années à construire le tabac. Jour et nuit. Et
lorsque enfin il était là, lorsque enfin je pouvais le transmettre à mes fils
avec tranquillité, il a été balayé. Vous vous souvenez de l'incendie? Tout a
brûlé. J'ai pleuré de rage. Tous mes efforts, toutes mes nuits de labeur
accumulées. Un simple accident et tout est parti enfumée. Je ne pensais pas
pouvoir y survivre. Je sais que c'est ce que pensait le village également.
La vieille Carmela ne survivra pas à la mort de son tabac. J'ai tenu pourtant.
Oui. J'ai tenu bon. Elia a entrepris de tout reconstruire. Patiemment. C'était
bien. Ce n 'était plus tout à fait mon tabac mais c'était bien. Mes fils. Je me
suis accrochée à mes fils. Mais là encore, tout a été renversé. Donato a
disparu. J'insulte tous les jours la mer de me l'avoir enlevé. Donato. Quel
sens a tout cela? Ces vies construites lentement, patiemment, avec volonté et
abnégation, ces vies balayées d'un coup par le vent du malheur, ces promesses
de joie auxquelles on rêve et qui se déchirent. Vous savez ce qui est le plus
étonnant dans tout cela, don Salvatore? Je vais vous le dire. C'est que ni
l'incendie, ni la disparition de Donato ne sont venus à bout de moi. J'ai
tenu. Sans le vouloir. Sans y penser. C'est plus fort que moi. Il y a quelque
chose en moi qui s'accroche et qui tient.
Le soleil de Scorta Laurent
Gaudé
dimanche 4 mars 2007
Affronter l'étrangeté du regard des autres...
"Nul homme n''est pour lui-même celui qu'il est pour les autres et pas davantage celui qu'il se figure être à leur yeux. Si clairvoyants soient-ils, les regards rencontrent tant d'obstacles: ils ne voient pas eux-même, ils ne traversent pas la chair. Dans les limites de la parole et de la sincérité, s'inscrit la possibilité de découvrir celui que les autres connaissent. L'identité est changeante, soumise aux situations et aux protagonistes. Chaque caractère est enfoui dans une individualité qui se pare d'un ou plusieurs personnages. L'accès de chaque homme à l'ndividualité de l'autre est restreinte. Voilà l'expérience que nous faisons aurjoud'hui: affronter l'étrangeté du regard des autres, ses écarts et ses malentendus."
"Les Autres" d'Alice Ferney
vendredi 9 février 2007
La vie est un labyrinthe inextricable...
La vie est un labyrinthe inextricable, on ne sait pas où l'on va ni ce que l'on cherche ni pourquoi...
Sur notre chemin quelques mains, quelques regards qui nous guident... Ils viennent parfois à nous de loin pour nous accompagner. La magie des mots a ce pouvoir là...
Voici mes quelques fils d'Ariane du moment (juste lus, en cours ou pour très bientôt..) du bonheur en encre et papier, quelques trésors de vérités multiples que sont les livres, ceux qui nous parlent et résonnent en nous, ceux qui continuent leur chemin intérieur une fois terminés...
"Loin de s'en étonner,
comme s'il savait depuis le premier jour que tout devait finir ainsi,
l'archimandrite, le visage illuminé
d'un sourire radieux, lut à voix haute le texte suivant :
La vie est un labyrinthe inextricable, et chaque être, perdu dans sa solitude,
erre en silence pour chercher une quelconque issue au tragique destin de son
existence. Seuls les fils d'Ariane que sont les liens d'amitié et
d'amour, qu'il tisse avec les autres êtres dans ce même labyrinthe, lui donnent
le courage de continuer à chercher et à avancer chaque jour. Sans ces fils
d'Ariane, l'être humain sombrerait dans la folie, comprendrait qu'il n'est rien
et se donnerait la mort. Mais il sait que d'autres, comme lui, cherchent la
sortie, et il se doit de les accompagner dans cette quête. Car, pour son
malheur, pour son plus grand malheur, il croit qu 'il y a une sortie. C'est
pour cela qu'il reste en vie et que, du labyrinthe de l'existence, il fait une
prison dorée qui pourrait un jour devenir son paradis.
Puis un peu plus loin, ce paragraphe étonnant :
Ceux qui vivent avec la nostalgie du passé ou dans l'espoir d'un futur meilleur
seront condamnés à errer indéfiniment dans les couloirs du temps. Ceux-là,
voués au malheur, seront attirés irrémédiablement par le magnétisme de la
clepsydre et pris dans les tourbillons de l'incertitude et de l'isolement.
Car à trop penser au passé ou au futur, on en oublie de vivre au présent, on
vit comme si on n 'allait jamais mourir et on meurt sans jamais avoir vécu.
La seule façon d'échapper au sortilège est de vivre l'instant présent,
Alors l'archimandrite vit le général sourire comme sourient les
anges, car tous deux venaient d'accéder enfin au trésor de
vérité. Un trésor leur expliquant
pour quelle raison Alberto Mendoza était l'auteur
du livre de la chronique de Labyrinthe, pour quelle autre le capitaine Spyros
Parga s'était envolé dans les nuées, et enfin pourquoi Vassili Evangelisto
était le seul sur qui le sortilège du temps n'avait aucune prise. Parce que le
premier, enfermé dans les limbes d'un passé empreint de nostalgie, avait fait
reculer le temps, que le second, bercé par les chimères
de l'avenir, l'avait emmené dans un futur improbable, tandis que le
troisième, plein de raison, l'avait ramené au présent."
"Le Labyrinthe du temps" Fermine
mercredi 7 février 2007
L'ombre d'une autre lumière
L'obscure surface blanche et l'obscure intériorité, se rencontreront-elles ? C'est cette double inintelligibilité qui crée la terrible tension du peintre ou de l'écrivain. Tension faite d'écoute suraiguë, de concentration autour d'un mystère où l'on ne discerne plus entre des zébrures de mémoire et des soifs d'inconnu, entre la raison qui organise une idée et l'intuition qui s'engouffre dans le non encore vécu. Et en même temps il y a cette parcelle limitée sur laquelle on cherche à capturer ces franges d'ombre et de non-dit, tout en buttant sur la propre existence de ce vide à remplir! De cette apparence de vide à remplir... Se réunir dans sa propre obscurité, se tenir tantôt aux aguets de la mémoire lancinante, tantôt des gouffres brefs de la prémonition, s'aiguiser au mutisme fécond de la toile, au silence du blanc de la toile frémissante comme un rideau qu'on s'apprête à lever, puis revenir en soi, amoindri-grandi par le pressentiment de l'infiniment extérieur, et se rassembler dans un flash de lumière au bout des doigts pour un geste - le premier - qui tentera l'esquisse de la rencontre, c'est cela le parcours solitaire du peintre. Ses buts conscients sont souvent mis à bas ou dilués par un télescopage avec le hasard et de cela d'informe peut naître une clarté, une ligne, du signifiant. Par bribes, la lumière s'installe dans le tableau et par delà le tableau, cette lumière qui est lien entre tous les éléments de l'oeuvre, c'est-à-dire le sens qui se dégage du tout. Et ce sens, c'est à dire cette lumière, est toujours étranger à celui que la conscience porte en elle avant le parcours vers la toile. Comme si la traversée de l'ombre en état d'acuité prédisposait enfin à d'autres visions.
Et lorsque l'ombre s'évanouit, la lumière qui s'attarde derrière elle
devient l'ombre d'une autre lumière.
Khalil Gibran















