Seul le vent

 

Nous sommes là silencieux depuis de longues heures déjà

Sous le ciel du matin réunis en petits groupes tirant sur une cigarette

Ou jouant du bout du pied avec un caillou.

N’attendez pas de nous que nous parlions.

Nos mots n’ont plus de force contre le monde.

Alors nous les gardons pour nous

Et nous écoutons le vent qui fait trembler la toile de la tente

Quand de bâches blanches en longues colonnes monotones

Le vent qui siffle, s’engouffre partout et nous rend fou.

Nous l’écoutons pour nous habituer à sa présence, à son haleine

Car nous savons, nous avons compris dès les premiers jours de novembre

Où il est apparu qu’il serait  notre plus grand ennemi.

Seul le vent est chez lui ici

Qui dévale les pentes,

Fait claquer les drapeaux,

Et vous oblige à rentrer le tête dans les épaules.

N’attendez pas de nous des mots, non.

Soit que nous soyons, côte à côte ou que nous restions dans nos tentes,

Nous sommes têtes basses, échines pliées.

Nous restons penchés sur nos souvenirs

Nous les gardons pour nous,

Qui en voudrait ?

Si nous les disions le vent les emmènerait

Et ils s’éparpilleraient sur la colline

Finiraient à terre comme des cerfs-volants d’enfants, déchirés souillés par la boue

Car il pleut maintenant

Et tout se transforme en terrain marron

Qui colle aux chaussures

Seule la boue est chez elle ici

Flaque brillante qui vous attrape les pieds pour faire glisser

Trou profond qui vous avale jusqu’à la cheville

La boue glaiseuse, argileuse, épaisse et collante

Qui fait de nos chaussures lorsqu’elles sèchent

De vestiges compactes comme fossilisés

Seule la pluie est chez elle ici

Elle tape sur les bâches avec minutie

Et cela semble ne jamais devoir cesser.

Elle nous fait rentrer dans nos tentes

Tête basse, dos plié

Que sommes nous devenus ?

Nous étions  hommes forts

Paysans aux mains de pierre

Nous étions pères de famille

Au large sourire, prodiguant les conseils

Et veillant à la chaleur sur la tête de nos enfants.

Nous étions hommes au travail

Courageux à la peine

Nous étions combattants parfois

Pour que notre peuple ne soit pas qu’un nom

Qu’on se transmette de père en fils dans le secret des veillées

Mais une terre aussi.

Nous étions groupe de fête

Danse entre frères et amis.

Que sommes nous devenus ?

Lassitudes des jours qui passent sans travail

Lassitude d’un corps qui se fatigue toujours plus

A ne rien faire.

Nos enfants nous regardent

Qu’ils cessent de le faire, par pitié !

Nous ne sommes plus qu’un dos

Une démarche traînante.

Nous, hommes au travail

Large dans la vie

Au regard clair comme le ciel des montagnes

Nous sommes inutiles

Nous portons nos enfants dans nos bras

Nous les tenons fermement

Est-ce qu’il ne reste que cela de nous ?

Des bras pour enlacer la misère?

Nous, vos femmes, vos sœurs

Nous vous voyons dans votre silence

Nous avons dorénavant des larmes dans la bouche

Vie de bidons qu’il faut remplir d’eau, de kérosène.

Vie de pelles pour creuser les rigoles

Et déjouer les ruses de la pluie

Vie de marmailles, les uns sur les autres

Comme des portées de chiots sous la tente.

Et cette chaleur au moins

Qui donne au matin

Une odeur d’étable à la tente

Personne ne nous l’enlèvera

Vie de linges qui pend entre nos tentes

Ou le long du grillage exhibant notre misère

Nous comptons les pantalons et les pulls que nous n’avons plus.

Nous comptons les affaires laissées dans nos maisons

Dans nos tiroirs de nos armoires

Car nous avions des armoires

Il nous vient à pleurer en y repensant

Nous avons dorénavant

Les larmes dans l’esprit

Nous, vos femmes  qui ne pouvons sortir du camp

Nous nous levons chaque matin

Et nous nous regardons

Nous voyons nos enfants mal couverts

Ils seront malades parce que l’hiver viendra

Nous savons certains des plus jeunes que le froid emportera

Dans nos bras déjà, un enfant est gris de mort

Nous l’emmitouflons dans une couverture

Qui ne chauffe plus son corps

Nous avons les lèvres  au coin  des larmes

Et pourtant le ciel est bleu et vaste

Nous avons les larmes qui coulent au fond de l’âme

Nous regardons nos enfants qui regardent les allées désertes du camp

Ils sont là, ne disent rien

Ont le visage sérieux et se demandent en silence

Quel nom ils porteront maintenant

Qu’ils sont le fils de cette terre qui n’appartient qu’au vent.

 

Laurent Gaudé