IMG_0232

 

"Jusque-là, il n'avait vu qu'un corps emmitouflé, qu'une femme éreintée de fatigue, une pauvre âme déshydratée, qui ne voulait pas quitter la nuit. Mais lorsqu'il croisa son regard, il fut frappé par cette tristesse noire qui lui faisait serrer la rambarde de toute sa force. C'était le visage de la vie humaine battue par le malheur. Elle avait été rouée de coups par le sort. Cela se voyait. Elle avait été durcie par mille offenses successives. Et il sentit que, malgré cette faiblesse physique qui la rendait peut-être incapable de se lever toute seule et de marcher sans aide, elle était infiniment plus forte que lui, parce que plus éprouvée et plus tenace. C'est pour cela, certainement, qu'il n'avait pu oublier ses traits. Mais il n'aurait jamais pu imaginer que sa figure à lui reste également gravé dans son esprit et qu'elle puisse le reconnaître deux ans plus tard, dans les ruelles d'un marché. Qu'avait-il été pour elle ? Le visage de ce continent tant espéré ? Celui du réconfort physique, de l'aide tant attendue ? Ou le visage de celui qui l'avait arrachée définitivement à sa vie passée ?Il ne la toucha pas. Il ne lui jeta même pas une couverture sur les épaules comme il avait fait avec les autres. Quelque chose en elle l'interdisait. Une sorte de noblesse racée qui tenait éloignée d'elle la pitié.Après un long temps de silence, elle avait fini par lâcher la rambarde. D'elle-même. S'il l'avait forcée, elle se serait accrochée. Ou peut-être même aurait-elle sauté par-dessus bord, il en était certain. Elle avait lâché prise parce qu'il lui avait laissé le temps de le faire. Il l'escorta jusqu'à la frégate. Et, à sa grande surprise, elle marcha 

Laurent Gaudé  Eldorado