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Sur ces papiers grossiers, il consigne par écrit tout ce qu'il a vécu et vu sur terre, une terre inouïe de dénuement, inouïe de richesse.

Il se peut alors qu'une ultime fois le miracle, déjà tant de fois attendu et vécu, ait lieu. Il ne se peut pas, une ultime fois, que le miracle n'ait pas lieu.

En restituant morceau par morceau les événements d'une existence, cet être nommé Tian-yi, si banal, si singulier, finit par permettre au courant d'une eau vive de relier ses parties séparées, lesquelles étaient en réalité d'un seul tenant ; au souffle de retrouver les méandres de sa voie, laquelle était d'une seule poussée.

S'avançant dans l'écriture, il est tout d'un coup frappé par une certitude. Certitude qu'en dépit de tout la vraie vie, intacte, demeure là. Qu'étant venu à bout de tout, la vraie vie ne fait que commencer. Puisque lui, Tian-yi, avait appris la vie par un corps d'emprunt, l'heure est venue pour lui de l'apprendre par lui-même. La souffrance engendrant un sursaut toujours plus intense, la joie engendrant une joie toujours plus dense, ce qui pourrait arriver ne serait-il pas aussi réel que ce qui est effectivement arrivé ?

Effectivement arrivé ? Qui pourrait en être sûr maintenant, tant les choses semblent par moments embrouillées ? Aux faits tenus pour vrais sont venus s'ajouter, n'est-ce pas, tant de rêves, d'espoirs, de frayeurs, de nostalgies... Après tout, dépouillé et négligent depuis toujours, l'homme errant n'est plus en possession d'aucun document, ni d'aucun certificat. Que sait-il au juste lui-même ?

Sait-il qu'à l'origine, sans certaines rencontres, il n'y aurait pas eu de destin. Un rien, et l'on refoulera du pied nu la chaude argile rouge les odorantes herbes aux rayonnements sans fin.

De cercle en cercle le temps réamorcera sans faille son rythme immémorial. A l'horizon montera la fumée bleue qui ne trahit pas, là où se couche le soleil, cédant la place à la lune. La terre nocturne, aspirée par la clarté cristalline, guettera le début imprévisible du nouveau cycle. L'éternité ne sera pas de trop pour que repousse l'arbre du désir. Celui-ci repoussera ; pour sûr, il repoussera. Sinon, pourquoi a-t-on été là, taraudé par de si violentes faims, de si inconsolables chagrins ? Il suffit sans doute de savoir attendre.

En attendant, il suffit au témoin qui n'a plus rien à perdre, toutes larmes ravalées, de ne pas lâcher la plume, de ne pas interrompre le cours du fleuve. L'invisible souffle, s'il est de vie, ne saurait oublier ce qu'il a connu sur cette terre, fureurs et saveurs confondues. Il porte en lui assez de nostalgie pour qu'il n'effectue pas, lui aussi, sa marche du retour, quand il voudra, où il voudra.

 

François Cheng Le dit de Tian-Yi

 

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