accordeon

"— C’est bien ça que tu ressens ? dit-elle. Tu sens que tu pourrais déchiffrer mon coeur

— Oui. Ton coeur est sans doute juste à portée de main, et je ne m’en aperçois pas. La façon de le trouver doit être présente en ce moment même sous mes yeux. 
— Ce doit être vrai, si tu le ressens. 
— Mais je ne peux pas le trouver. 
Assis par terre l’un à côté de l’autre dans la réserve, adossés au mur, nous regardions les crânes. Mais ceux- ci restaient obstinément silencieux et pas un d’eux ne racontait quoi que ce soit. 
— Essaie de te rappeler un par un tous les événements qui te sont arrivés depuis que ton ombre a commencé à s’affaiblir. Peut-être que la clé est cachée là-dedans. La clé pour trouver mon coeur

Elle me regarda longtemps, intensément. 
...
— Je suis allé avec toi à la centrale électrique. Tu le sais, n’est-ce pas ? J’ai parlé de la forêt avec le jeune contrôleur. Ensuite, il m’a montré l’installation électrique au-dessus d’un trou d’où souffle le vent. Ce bruit de vent était très désagréable. Il semblait venir du fin fond de l’enfer...

— Ensuite? 
— Il m’a donné un accordéon. Un petit accordéon pliant, ancien, mais il marche encore. 
Assise par terre, elle resta plongée dans ses pensées. Dans la réserve, la température paraissait baisser d’instant en instant. 
— C’est peut-être laccordéon, dit-elle. Oui, j’en suis sûre, c’est ça la clé. 
— L’accordéon? 
— C’est logique. L’accordéon est lié aux chansons, les chansons sont liées à ma mère, et ma mère est liée au fragment de coeur qui me reste. Non? 

Je sortis de la réserve, allai prendre l’accordéon dans la poche de mon manteau et revins m’asseoir auprès d’elle. Je passai mes deux mains dans la courroie attachée aux côtés et jouai quelques accords. 

— Quel joli son, dit-elle. Ce bruit, c’est comme le bruit du vent?

— C’est le bruit du vent, répondis-je. On a fabriqué des vents qui rendent différents sons, et on les a assemblés. 
Elle ferma les yeux pour mieux tendre l’oreille à l’écho des arpèges. 
Je jouai dans l’ordre tous les accords dont je pouvais me souvenir. Puis je pressai doucement des doigts de la main droite en cherchant toute la gamme. Ce n’était pas très mélodieux mais ça m’était égal. Je voulais simplement lui faire entendre tous les sons pareils au vent que produisait l’accordéon. Je n’avais besoin de rien d’autre. Si on laissait son coeur voler dans ce vent tel un oiseau, cela suffisait."

La fin du monde de Murakami