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...Les mots sont comme les nuages, vérité toujours en mouvance...


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"Tous les jours Carmichaël arpente la lande, le chevalet sur l'épaule. Souvent il choisit le contrebas d'une colline, avec une ouverture sur l'horizon. Surtout, bien sûr, une vaste étendue de ciel qui parfois semble dévorer la toile toute entière. Il quitte la petite maison blanche, à deux étages, tôt le matin, ou peu avant le couchant. Il emporte la boîte; le couvercle fait office de chevalet; la palette est réduite au minimum: de la poudre bleu de Prusse, du blanc et du noir de charbon, du carmin et du vermillon pour réveiller les couleurs. Et d'abord, il ne peint pas. Il ne suffit pas de regarder cet objet, c'est un milieu, et un milieu sauvage. Il se dérobe si on l'attaque tout de suite, si l'on cherche à le prendre de vitesse; mais si on attend trop longtemps, le résultat est froid infidèle. Il faut se tenir debout à l'endroit choisi, face au motif, et attendre.
Pendant des heures Carmichäel attend. Il n'attend évidemment pas bêtement, l'inspiration; il n'attend pas davantage une belle disposition des nuages, car toutes les dispositions de nuages, à qui sait les contempler, sont également intéressantes. Il attend simplement que la peinture se lève en lui comme une turbulence, qu'elle forme imperceptiblement, justement comme font les nuages, il attend qu'elle s'agrège à travers tout son corps, pour qu'enfin la beauté du ciel imprègne le papier. Carmichaël attend comme si lui-même était un nuage. Alors seulement il peint.
Et c'est tout une affaire, même du point de vue pratique, de peindre les nuages. Il; faut faire vite, parce que tout sèche au soleil , au plein vent des hauteurs de Hampstead. Carmichaël a amené deux chevalets. D'abord sur le premier il épingle une de ses feuille et peint le fond. C'est une tache dérisoire, que certain réserve à leur apprenti, mais Carmichaël n'a aucun disciple, et il aime le dérisoire: avec son plus pinceau il étale une fine couche de blanc de plomb mêlée de bleu de Prusse, qui sera le support de son ciel. Alors il attend que ce fond sèche, en s'imprégnant du paysage, du ciel toujours changeant, mais sans trop forcer son attention. Il choisit méticuleusement son emplacement, dans l'axe des vents dominants; il laisse venir à lui les nuages. pendant que le premier sèche, il prépare un second fond selon le même principe, mais sous un angle légèrement différent. Quand enfin les fonds sont prêts, il attaque les nuages: patiemment et rapidement il applique, couche  après couche, des gris semi-opaques, des bleus et des roses; peu à peu sous sa main naît le relief des ciels. L'étude est presque achevé. C'est là un moment périlleux, qui exalte et le mine tout ensemble: sait-on jamais quand un ciel est fini?"

La théorie des nuages   de Stéphane Audeguy