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Un soir d'été, je traversais ainsi, en compagnie d'un enfant, un très grand pré en pente aux herbes hautes. Les arbres remuaient dans le vent et les nuages passaient bien vite. L'enfant lâcha alors ma main pour courir, puis revenir, et courir encore, comme font les chiens, les tourbillons, les pensées parfois à l'approche du soir. Il était beau. Ce n'était même pas une question de traits ou de gestes. C'était la lumière de cet instant. Une lumière qui ne venait pas du ciel, mais de l'intérieur même d'un instant qui ne se reproduirait jamais.
Bientôt, l'enfant interrompit sa course pour cueillir des coquelicots. Seul un enfant peut révéler l'importance splendide de ce papillonnement rouge vif et tellement éphémère. Les coquelicots. Le faisceau des tiges inégales emplissait son poing. Et puis il s'arrêta net, le modeste bouquet momentanément serré entre ses genoux, afin de mieux observer quelques coquelicots en bouton. Ses doigts s'affairaient sur ces capsules veloutées et vertes qu'il voulait évidemment ouvrir. Il savait que tout le rouge est à l'intérieur, du rouge tout froissé, tassé dans cette housse fuselée que ses ongles déchiraient. Finalement, il put tirer avec précaution le minuscule entassement de pétales froissés qui se déployaient, s'allégeaient et enfin devenaient fleur, étendard, crête magique... C'était la naissance d'un peu de rouge très pur dans un pli de l'été.
De telles heures, l'écriture ne peut rien sauver sauf cette rosée d'encre qui perle un moment au bord de la feuille, le temps de chercher les mots, puis s'évapore.

Pierre Péju