lundi 9 novembre 2009
Reflet d'une ville




J'étais là sous le ciel sombre d'un été moribond et il me semblait rejoindre d'anciennes peurs, d'anciens désarrois, le choc d'anciennes batailles et le chantonnement très doux d'anciens bonheurs possibles dont ce même ciel était le seul témoin aveugle. Je me suis baissé pour ramasser une pierre contre laquelle j'avais buté et j'ai gardé cette pierre entre mes mains comme un petit crâne.
Il m'a semblé que quelque chose passait. Le contraire d'un événement. Quelque chose qui s'offrait à moi avec évidence. Un signe sans date. Un clin d'œil du monde. Un trait invisible qui traverse le Temps qui, du coup, n'est plus « le Temps », mais l'espace ouvert où des êtres humains respirent et se taisent. Les vivants et les morts. Les gens. Les pauvres gens. Tout le monde. Et ce trait me traversait moi aussi, sans douleur. Il me dispensait de penser, de m'inquiéter. Tout ne tenait qu'à un fil. La perte à ma place, désormais.
Alors, ma pierre terreuse au bout des doigts, j'ai levé la tête. Exactement au-dessus de moi, un astre brillait avec une intensité surprenante. Diamant sans écrin. Pépite sans coffret. Première et dernière étoile dans le désastre obscur. L'étoile du réconfort.
La diagonale du vide de Pierer Péju
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samedi 7 novembre 2009
La diagonale du vide

Dans le gîte d'Ardèche, elle avait pris le temps de m'expliquer ce que les géographes appellent, en France la Diagonale du vide, et je finissais par me demander s'il n'existait pas, dans ma vie comme dans celle de chaque individu, une diagonale analogue, large bande de solitude et d'abandon où les sensations sont atténuées, les événements absents. Comme si les temps forts, les aventures, les grandes et les petites passions avaient toujours lieu ailleurs, au loin, dans quelque Afghanistan mental, dans le roman de la vie des autres, dans un passé aboli ou dans un futur menaçant.
La diagonale du vide de Pierre Péju
lundi 20 octobre 2008
Obscure lucidité


Je passe, et par la magie de ce simple passage de maraudeur, ma pensée, flottant tout à coup dans l'intensité des choses, possède à nouveau le monde, mais de façon absolument non possessive. Ma pensée confrontée au monde comme à un bloc de non-sens rejoint une étrange beauté qui ne dépendait que d'un coup d'œil, d'un coup de dés.
Où se trouve le « bon côté des choses » ? Je n'en sais rien, mais je sais qu'il existe et que cela suffit. Et je sais qu'une vigilance et une résistance sont possibles.
Je deviens l'anti-vigile, celui qui veille la nuit comme on veille un mourant ou un enfant malade. Le monde est là. Il m'attendait. Le monde est l'attente des choses. La plage à marée basse sous des pavés d'objets morts.
Le monde est là. Encore. « Plein de contrées magnifiques... » Et je peux me laisser aller à une « solitude consciente et organisée ». À une sorte de lucidité obscure.
Et je souhaite demeurer le plus discret possible, légèrement en retrait. Passant. Faisant, chaque jour, sa promenade clandestine...
Pierre Péju La vie courante
dimanche 24 août 2008
D'or et de lumière

"Là est le chemin.
La "profondeur" où la découverte d'une loi générale permet de disposer les instants les plus singuliers, de disposer d'eux, et, peut-être, de ne pas mourir trop mal.
La question du Temps" est d abord un problème d'éclairage. saisir non seulement des lumière nouvelles, mais accompagner des lumières dans ses changements."
Pierre Péju La vie courante
mardi 22 juillet 2008
Le jour file vers la nuit
L'instant est un point, mais un point profond, insondable.. Atomisé, coloré, l'instant permet le voyage immobile, ou l'immobilité à grande vitesse.
Pierre Péju La vie courante


lundi 26 mai 2008
Ce papillonnement rouge vif et tellement éphémère qu'est la vie...


Un soir d'été, je traversais ainsi, en compagnie d'un enfant, un très grand pré en pente aux herbes hautes. Les arbres remuaient dans le vent et les nuages passaient bien vite. L'enfant lâcha alors ma main pour courir, puis revenir, et courir encore, comme font les chiens, les tourbillons, les pensées parfois à l'approche du soir. Il était beau. Ce n'était même pas une question de traits ou de gestes. C'était la lumière de cet instant. Une lumière qui ne venait pas du ciel, mais de l'intérieur même d'un instant qui ne se reproduirait jamais.
Bientôt, l'enfant interrompit sa course pour cueillir des coquelicots. Seul un enfant peut révéler l'importance splendide de ce papillonnement rouge vif et tellement éphémère. Les coquelicots. Le faisceau des tiges inégales emplissait son poing. Et puis il s'arrêta net, le modeste bouquet momentanément serré entre ses genoux, afin de mieux observer quelques coquelicots en bouton. Ses doigts s'affairaient sur ces capsules veloutées et vertes qu'il voulait évidemment ouvrir. Il savait que tout le rouge est à l'intérieur, du rouge tout froissé, tassé dans cette housse fuselée que ses ongles déchiraient. Finalement, il put tirer avec précaution le minuscule entassement de pétales froissés qui se déployaient, s'allégeaient et enfin devenaient fleur, étendard, crête magique... C'était la naissance d'un peu de rouge très pur dans un pli de l'été.
De telles heures, l'écriture ne peut rien sauver sauf cette rosée d'encre qui perle un moment au bord de la feuille, le temps de chercher les mots, puis s'évapore.
Pierre Péju
samedi 17 mai 2008
A l'autre extrémité...

On ne considérera jamais assez la station debout, et les déambulations qu'elle permet, comme une admirable conquête. Gloire aux jambes qui ont un jour commencé à nous porter, sous les sourires d'encouragement — « C'est bien, c'est bien, mais il se tient tout seul ! » —, puis à nous conduire durant tout le voyage, ces jambes qui, un jour futur, nous lâcheront à nouveau, plus lasses que lâches, usées, réclamant cannes et béquilles. Gloire aux jambes, donc, gloire à leur couple éphémère. Comme dit le sphinx, l'animal énigmatique ne marche sur deux pattes qu'à l'heure de midi.
À rien, je ne pensais à rien, mais je revoyais aussi la fragilité effrayante des grands prématurés dans ces services hospitaliers.[...]
Les jambes de ces prématurés ne sont encore que des branchettes recroquevillées, mais il viendra pourtant, le jour de leurs premiers pas, le commencement titubant de la longue marche.
Non loin de là passent les vieillards, avec leurs problèmes de jambes eux aussi. Les vieillards vacillent mais avancent précautionneusement un pied, puis l'autre, cherchant un appui, un repère, une balustrade qui paraît hors d'atteinte. Le moindre escalier est un cauchemar, comme les trous, les pentes, les cailloux qui roulent et le sol qui glisse.
Alors, entre ces deux extrémités nous gambadons un moment, chargés de soucis et de livres.
Nous filons. Nous nous précipitons. Nous skions sur les pages blanches. Nous nous relevons lorsque nous tombons. Nous poursuivons.
Mais il arrive aussi qu'en marchant, nous donnions la main à un enfant. Pourquoi ? Pour le retenir ? Le soutenir ? Éviter qu'il ne se jette dans n'importe quelle gueule de loup mécanique ?
Ou bien pour qu'il nous guide sans le savoir, entrouvrant un peu notre regard d'aveugle, à chaque coin de rue, coin de chambre, coin perdu?
Pierre Péju Naissance
Il arrive aussi un moment où nous donnons la main à celui dont la vie quitte ce corps peu à peu. Pour le retenir, pour le soutenir, pour le quider en aveugle et l' accompagner dans ce coin de chambre, dans ce coin perdu...
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