dimanche 4 février 2007
Refuge imaginaire
Le lieu où je me retire à part moi
(quand je m'absente en société et qu'on me cherche, je suis là) est un théâtre
en plein vent peuplé d'une multitude, d'où sortent, comme l'écume au bout des
vagues, le murmure entrecoupé de la parole, les cris, les rires, les remous,
les tempêtes, le contrecoup des secousses planétaires et les splendeurs
irritées de la musique.
Ce théâtre, que je parcours secrètement depuis mes plus jeunes années sans en
atteindre les frontières, a deux faces inséparables mais opposées, bref un
«endroit et un «envers», pareils à ceux d'une médaille ou d'un miroir.
De ce côté-ci voyez comme il imite, à la perfection, l'inébranlable majesté des
monuments: il semble que je puisse compter toutes les pierres, caresser de mes
mains le glacis du marbre, les fractures des colonnes, la porosité du
travertin...
Mais, attendez: si je fais le tour du décor (quelques pas me suffisent), alors,
de l'autre côté de ces apparences pesantes, de ces voûtes et de ces murailles,
mon regard tout à coup n'aperçoit plus que des structures fragiles, des bâtis
provisoires et partout, dans les courants d'air et la pénombre poussiéreuse,
auprès des câbles électriques entrelacés et des planches mal jointes, la toile
rude et pauvre, clouée sur des châssis légers.
[…] Pourtant, bien que je sois dans la
confidence, je ne saurais dire où est le Vrai, car l'envers et l'endroit sont
tous deux les enfants du réel, énigme qui me cerne de toutes parts pour
m'enchanter et pour me perdre. C'est sur ces échafaudages, tremblants et vides,
mais très hauts, comme la voilure des trois-mâts, c'est là que se déroule, nuit
et jour, l'inépuisable spectacle, sous les rafales tournantes des phares dont
la source inconnue met au monde les fables qui, depuis l'enfance, m'ont nourri
sans me consoler.
Ici, rien ne s'accroît ni ne
diminue. L'horloge du beffroi reste au point mort, midi ou minuit, je ne sais. […]
[…]
[…]
Extraits de "Mon théatre secret" [Les tours de Trébizondes] de Jean Tardieu
Texte dans son intégralité ici
jeudi 25 janvier 2007
Quelque chose plutôt que rien...
"Le temps était gris et quelques grappes de nuages s'accrochaient parfois au flanc de la montagne.
Le silence qui nous entourait était d'une telle texture qu'on l'eût dit distillé, épuré, filtré. Il se confondait avec la transparence cristalline de l'air.Sans aide, avec une surprenante agilité, Marie gravissait la pente. Quand le chemin le permettait, elle se tenait à mes côtés. Lorsque le layon devenait trop étroit, elle montrait la voie.
Qui alors aurait pu deviner son état?
Pour la nature qui nous entourait elle était simplement une femme comme une autre marchant vers le couchant. Du sommet, la vue était vertigineuse.La montagne plongeait à pic vers l'Espagne tandis, que quelques maigres herbages et des boules de nuages s'accrochaient sur le versant français.
Du ventre de la falaise remontait un air glacé qui faisait parfois flotter les cheveux de Marie et donnait à sorn visage une illusion de vie.
Nous étions arrivés au bout de notre longue marche.Je pris ma fille dans mes bras. J'eus le sentiment d'enlacer un arbre mort. Elle regardait droit devant elle. Nous étions au bord du vide, en équilibre au sommet du monde. Je songeais à tous les miens.
En cet instant de doute, au moment ou tant de choses dépendaient de moi, ils ne m'étaient d'aucune aide, d'aucun réconfort. Cela ne m'étonnait pas : la vie n'était rien d'autre que ce filament illusoire qui nous reliait aux autres et nous donnait à croire que, le temps d'une existence que nous pensions essentielle, nous étions simplement quelque chose plutôt que rien."
"Une vie française" Jean-Paul Dubois
vendredi 19 janvier 2007
Unité Dualité

Un texte glané au dré de mes recherches sur un sujet qui m'interroge.
Voilà de quoi méditer...
En prendre ce qu'on veut, laisser le reste et faire son propre cheminement!...
Et puis une phrase que j'aime bien à la fin...
L'artiste tout comme le philosophe, le poète, l'enfant... ne sont ils pas de ceux qui par leur regard tendent à donner du sens à ce qui les entoure, à relier matière et esprit et à être dans le moment présent, à tenter de retrouver une unité perdue ?...
"Qu’est-ce que la dualité ? Littéralement, cest la coexistence de deux choses de différente nature, mais,, en fait c’est le processus de différentiation.
De la différentiation de deux choses, les dix mille choses naissent, la variété et la diversité se développent, et l’univers s’étend, avec son nombre incalculable de particules, d’atomes, de molécules, de cellules, d’êtres vivants, de plantes, de rochers, de montagnes, de rivières, de mers, de continents, de planètes, d’étoiles, de galaxies… tous séparés les uns des autres, et séparés de leur créateur, l’esprit qui les observe.
La séparation crée la dualité du sujet et de l’objet. De cette dualité, la comparaison apparaît, avec toutes les paires d’opposés : grand et petit, proche et lointain, bon et mauvais, beau et laid, agréable et désagréable…
Les paires d’opposés engendrent les jugements, les jugements produisent les concepts, les concepts forment le monde. Dans le monde, les relations entre sujets et objets créent les sensations d’amour et d’aversion, et toutes les sortes d’émotions : l’attachement, la haine, la fierté, le désir, la peur, la joie, l’amour, la compassion, l’équanimité… Comme même les plus pures de ces émotions naissent de la dualité et sont éphémères, elle ne peuvent pas nous offrir la liberté et le contentement, et le monde de la dualité est toujours semé de difficultés.
Maintenant, qu’est-ce que l’unité ? C’est évidemment l’opposé de la dualité. L’unité est la situation dans laquelle il n’y a pas deux choses, mais seulement une, il n’y a pas différentiation, mais unification. Dans l’unité, il n’y a pas de diversité, pas de séparation, pas de sujets et d’objets, pas de comparaisons, pas de paires d’opposés, pas de jugements, pas de concepts, pas de relations, pas de sensations, pas d’émotions. Cette situation semble très différente du monde que nous percevons autour de nous, et il est très peu probable que nous la rencontrions jamais. Si nous voulons comprendre comment l’unité peut se manifester, nous devons d’abord découvrir la cause primordiale de la dualité, et si nous pouvons supprimer cette cause, l’unité restera. La cause primordiale de la dualité est très simple, c’est le temps.
Le temps nous permet de percevoir des choses différentes et séparées, et de les comparer. Deux choses différentes doivent être séparées, soit dans le temps, soit dans l’espace. Si deux choses sont séparées dans le temps, même si elles se situent au même endroit, l’une doit se produire avant l’autre, et nous devons vivre dans le temps, attendre, pour les percevoir toutes les deux. Si deux choses sont séparées dans l’espace, sont situées à deux endroits différents, nous avons besoin de temps pour aller d’un endroit à l’autre. Même si elles sont proches l’une de l’autre, notre esprit, qui ne peut pas percevoir deux choses en même temps, a besoin de temps pour aller d’une chose à l’autre, ou pour aller de lui-même, le sujet, à l’objet.
Qu’est-ce que signifie supprimer le temps ? D’abord, au niveau de la physique, cela signifie que tout le processus de l’univers, – où toutes choses, depuis les particules jusqu’aux galaxies en passant par les êtres vivants, sont éphémères et en constant mouvement –, va s’arrêter, et que tout deviendra permanent et parfaitement immobile. Mais comme la nature et la localisation des choses sont conditionnées par des causes antérieures et par des interrelations temporelles, il serait impossible, sans le temps, de connaître la nature véritable et la localisation des choses, parce que les informations du passé qui devraient les définir ne seraient pas disponibles. Cela ne signifie pas, cependant, que les choses ont disparu et n’existent pas.
Pour utiliser une comparaison, la situation apparaîtrait comme la projection de tous les phénomènes possibles sur la surface d’une sphère. La surface d’une sphère est une bonne représentation de l’unité, parce que, bien qu’elle soit finie, elle n’a pas de commencement ni de fin, et bien qu’elle soit située dans l’espace, on ne peut différencier ses points les uns des autres. Les phénomènes projetés ne se manifesteraient pas sous des formes perceptibles, mais seraient tous contenus dans la surface vierge de la sphère. Unel umière claire et brillante irradierait de la sphère, produite par la superposition des images lumineuses de tous les phénomènes projetés. Si nous enlevons du déploiement infini de tous les phénomènes potentiels toutes les images projetées sauf une, celle-ci se manifestera dans sa forme perceptible précise. La claire lumière brillante de l’unité, même si elle semble vide de tout signe ou forme, les contient tous, elle est le creuset de tous les phénomènes, la matrice de l’omniscience.
Maintenant, au niveau humain, comment pouvons-nous approcher la situation de l’unité ? Bien sûr, avec notre corps physique, nous ne pouvons vivre dans un monde sans temps, ni comme une simple projection de lumière sur une sphère. Ce que nous pouvons faire, cependant, est de vivre dans le moment présent, dans un moment présent après l’autre, en étant constamment attentif à chaque éclair successif de conscience, sans distraction. La distraction saute dans le passé – les souvenirs –, ou dans le futur – l’imagination, les désirs, les peurs, les attentes, les projets –, et, ensuite, compare et juge le présent sur la base du passé et du futur.
Ces voyages dans le temps sont les causes primordiales de l’apparition de la dualité dans l’esprit. Le moment présent est unité, il est permanent, éternel, et complètement immobile, et il contient des potentialités infinies. Dans l’unité, nous ne sommes jamais séparés du moment présent, nous sommes le moment présent, nous sommes les potentialités infinies, nous sommes l’omniscience, et nous irradions l’amour et la paix.
Mais dès que la distraction survient, nous retombons dans le temps et la dualité, et nous perdons de vue les potentialités infinies de l’unité. Nous retombons dans l’ignorance, et nous oublions que nous sommes omniscients.
Notre amour et notre paix s’estompent, l’immobilité de l’éternité disparaît, et nous sommes contraints de nous débattre de nouveau dans l’agitation du monde. Mais espérons que l’expérience de l’unité ne nous oubliera pas…
L’expérience de l’unité peut se manifester à différents niveaux. L’expérience pure de la claire lumière vierge ne se produit que dans les états méditatifs, elle n’est pas perceptible par nos sens physiques, mais seulement par l’esprit. Comme elle est sans forme, elle ne peut être représentée par une peinture, comme elle est non conceptuelle, elle ne peut être exprimée par le langage.
Au niveau de nos sens physiques fonctionnant dans le monde, nous ne pouvons supprimer complètement le temps, et même le moment présent, le plus petit éclair de conscience sensorielle que nous pouvons percevoir, a une durée dans le temps, et l’apparence de l’unité n’est plus une claire lumière vierge, parce que des couleurs et des formes ont le temps d’apparaître dans ces très courts moments.
Cependant, la durée d’un moment de conscience est trop courte pour la formation de concepts figuratifs précis. Les couleurs et les formes qui surgissent sont ce que l’artiste voit, quand sa vision transcende le temps et la dualité de la perception figurative du monde.
Ces motifs abstraits peuvent sembler jetés au hasard et chaotiques, mais ils pourraient bien être la trame de la réalité primordiale qui naît de la claire lumière de l’unité.
Dans son jeu éternel avec les potentialités infinies des couleurs et des formes, même dans un monde de dualité, l’artiste sait toujours cueillir la fleur de l’unité !"
Extrait de"L’unité dans la dualité sur la voie de la peinture" (traduction d'un extrait du livre "Oneness in Duality", par Erika Dias et Pierre Wittmann, publié par Wisdom Gift Publications en 1993))
lundi 8 janvier 2007
Le bonheur, l'invisible diffus dans le visible
Le bonheur, c'était ici et maintenant qu'elle le voulait, […] un
seul bonheur, tout d'une pièce, terrestre et céleste à la fois, temporel et
éternel d'un tenant : le bonheur d'être au monde, en ce monde-ci, de l'habiter
pleinement et de l'aimer tout en le reconnaissant inachevé, traversé d'obscures
turbulences, troué de manque, d'attente, meurtri, raviné par d'incessantes
coulées de larmes, de sueur et de sang, mais aussi irrigué par une inépuisable
énergie, travaillé de l'intérieur par un souffle à la fraîcheur et à la clarté
d'aurore — caressé par un chant, un sourire.
un don de claire-voyance, de claire-audience qui lui
permettait de percevoir l'invisible diffus dans le visible, la lumière
respirant même au plus épais des ténèbres, un sourire radieux se profilant à
l'horizon du vide, affleurant jusque dans les eaux glacées du néant.
Le don d'une autre sensibilité, d'une
intelligence insolite, et d'une patience sans garde ni mesure. Le don d'une
humilité lumineuse — minuscule clef de verre, de vent, ouvrant sur l'inconnu,
sur l'insoupçonné, sur un émerveillement infini.
Sylvie Germain " Les Mal-Aimants"
jeudi 28 décembre 2006
La nuit du réel

Que sait on de ce qui a lieu dans la nuit du réel?
L'imaginaire est-il l'amant nocturne de la réalité?
Sylvie Germain Magnus
samedi 9 décembre 2006
C'est l'esprit qui voyage, se dilate et s'étend...
"J'écoutais Marie en silence, j'avais fermé les yeux, et j'entendais sa voix passer de mon oreille à mon cerveau, où je la sentais se propager et vivre dans mon esprit. Je n'écoutais pas vraiment ce qu'elle disait [...], j'écoutais simplement sa voix, la texture fragile et sensuelle de la voix de Marie. [...]
Je collais avec force l'appareil contre mon oreille pour faire pénétrer la voix de Marie dans mon cerveau, dans mon corps, au point de me faire mal, de me rougir le pavillon de l'oreille en plaquant le plastique chaud, moite, humide, de l'appareil contre ma tempe endolorie. Les yeux fermés et sans bouger, j'écoutais la voix de Marie qui parlait à des milliers de kilomètres de là et que j'entendais par-delà les terres infinies, les campagnes et les steppes, par-delà l'étendue de la nuit et son dégradé de couleurs à la surface de la terre, par-delà les clartés mauves du crépuscule sibérien et les premières lueurs orangées des couchants des villes est-européennes, j'écoutais la faible voix de Marie qui parlait dans le soleil du plein après-midi parisien et qui me parvenait à peine altérée dans la nuit de ce train, la faible voix de Marie qui me transportait littéralement, comme peut le faire la pensée, le rêve ou la lecture, quand, dissociant le corps de l'esprit, le corps reste statique et l'esprit voyage, se dilate et s étend, et que, lentement, derrière nos yeux fermés, naissent des images et resurgissent des souvenirs, des sentiments et des états nerveux..."
extrait de "Fuir" De J-P Toussaint
jeudi 7 décembre 2006
Les mots Catherine Ribeiro
Il me faut défier le temps qui passe et
rompre le silence par mes éclats de rire et des jeux de lumière.
Et puis vivre,
vivre encore car rien ne m'obsède plus que la vie.
Vivre afin que que le soleil
se lève dans ma poitrine; que la brûlure me rende téméraire.
Atteindre le centre
de l'énergie dans l'essence de mes pensées, jusque dans ma gorge et dans le
vieux rauque de ma voix.
Dans mes errances j'ai tenté de comprendre un peu mieux
le genre humain et l'être humain m'a conduite à mes propres mots.
Catherine Ribeiro
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mardi 28 novembre 2006
Le monde est ce nous échappe
"Parmi l'infinité des mondes possibles, nous ne vivons hélas que dans
un seul, le nôtre. Rien n'y est précisément
mesurable: on y quantifie
que très approximativement le êtres , les phénomènes y sont vagues, les
choses imprécises.
Nos actions sont aussi floues que les motifs qui les déterminent sont obscurs.
Chaque évènement n'est que l'écho d'un autre évènement, et ainsi de
suite, à l'infini sans que jamais puisse être isolée une cause qui la
rende première.
En vain, je cherchais entre mon existence et le reste du monde, une
corrélation. Ma présence ici-bas avait forcément des répercussions sur
une partie des phénomènes et des réactions. Mais comment évaluer cette
influence.
Il fallait se résoudre à cette conclusion: les êtres sont ce qui nous échappe."
Yann Moix "Anissa Corto"
dimanche 26 novembre 2006
Ecrire pour vivre mieux
J'écris comme je lis, pour
essayer de vivre mieux, dans tous les sens du mot mieux : pour
sentir plus de choses, et plus profondément, pour observer mieux et plus
attentivement, pour comprendre mieux les gens et les choses, pour y voir plus
clair et me tirer au clair, pour donner et recevoir, recevoir et donner, pour
« faire passer », pour tenter de savoir vivre et pour apprendre à me
tenir de mieux en mieux. [...] La passion d'écrire, ce n'est pas une façon de
vivre un peu moins pour créer un peu plus. Cela devrait être un art d'éclairer
(pour soi et les autres) un peu plus la vie, afin de vivre davantage.
Claude Roy "Permis de séjour"
mardi 21 novembre 2006
Et que voit donc l'oeil de l'âme?
Voici un texte que j'ai glané sur un internet.
Il y a des passages que je trouve vraiment très beaux.
L'oeil de l'âme est la présence d'un regard venu de l'intérieur. C'est le miroir profond où peuvent se refléter les significations de toutes choses. Mais c'est aussi le soleil d'un monde par lui illuminé et le foyer qui répand sa lumière sur ce qui l'entoure. Mais, au fait, que voit-on avec cet oeil de l'âme et que nous fait découvrir la lumière qu'il projette sur les choses?
La vérité d'une fleur
L'oeil de l'âme voit la silencieuse vérité d'une fleur, ou d'un grain de sable, ou d'une étoile. Il éclaire ainsi chaque fragment du grand tout cosmique. Pour lui, la fleur est vraie, d'abord parce qu'elle porte en elle tout l'univers; parce qu'elle est, de fait, l'un de ces points lumineux dans lequel repose la lumière intelligible du cosmos. Elle est microcosme: sa vérité est d'exister comme une partie du grand tout et d'être habitée par le sens ou la pensée qui réside en lui.
[...] On parlera alors de sa vérité comme du dévoilement, dans son existence sensible, de ce qu'elle est essentiellement: ainsi, la vérité de l'iris consiste-t-elle à devenir concrètement ce qu'il est profondément, c'est-à-dire cette plante à haute tige portant de magnifiques fleurs ornementales. Ce dévoilement ou ce devenir n'est-il pas ce qui nous fait dire également que cette fleur est belle? La vérité et la beauté d'une fleur: voilà ce que voit l'oeil de l'âme!
Le coeur caché des choses
Toute chose porte en elle une intelligence enfouie, une lumière voilée: c'est là son essence ou ce coeur caché ql'oeil de l'âme et vous découvrirez la gloire qui les habite et vous serez remplis d'admiration. Car le moindre des êtres peut être revêtu de l'éclat prestigieux qui jaillit de sa grandeur intérieure.
Il y a aussi à voir le coeur caché des gestes. Le sourire sur un visage: ce peut être le don, la générosité et, en définitive, l'ouverture de l'âme. Cette main tendue vers l'autre: ce peut être l'amitié, la compassion, voire le pardon. Ce repas pris ensemble: ce peut être l'âme qui mange et qui boit et ce peut être le partage et la communion. L'oeil de l'âme met vraiment en lumière toute présence, toute grandeur et toute gloire qui sourd de la matière.
La transparence des êtres
L'oeil de l'âme peut tout voir d'un point de vue symbolique: c'est dire alors qu'il saisit la transparence des êtres entre eux et de[...] l'univers en son ensemble. Un symbole, c'est un être devenu transparent. Et, puisque tout s'interpénètre dans l'univers, chaque partie du cosmos ressemble ainsi à un prisme de verre.
Nous sommes bien des poussières d'étoiles et l'eau des lacs et le feu des âtres. Les fleurs vivent en nous, puisque nous sommes nés d'elles. Et ne sommes-nous point aussi, êtres d'esprit et de chair, la lumière et l'ombre, la vive clarté des aurores et la lueur indécise des crépuscules? Avec l'oeil de l'âme, nous nous regardons ainsi en toute chose et nous voyons ainsi toute chose en nous-mêmes. Car tout, pour lui, est lié comme un tissu indivisible. Et, qui plus est, l'univers est enveloppé en chacune de ses parties, comme chaque partie est par ailleurs elle-même le miroir de l'univers.
La splendeur des idées
L'oeil de l'âme est aussi l'oeil de la contemplation des idées. Il voit par delà les apparences; il est ajusté (car l'oeil de l'âme possède aussi un "iris") à la lumière des idées. C'est que l'âme elle-même, comme le disait Platon, possède de profonds liens de parenté avec le monde intelligible; elle entretient avec lui un indéniable rapport d'affinité. Et ces idées du monde intelligible ne se situent pas ailleurs, dans quelque autre monde imaginaire ou utopique; elles sont des semences au coeur de l'univers visible; elles se déploient, s'explicitent, se déplient en ce monde matériel. En un mot, comme dit Hegel, elles sont "en travail dans le monde", à l'œuvre dans le réel. Elles sont, ni plus ni moins, les artisans de l'univers. Et pourtant, comme il semble difficile de les voir...
Mais ce que l'oeil de l'âme peut malgré tout apprendre à contempler, ce sont ces grandes idées qui sont à leur tour de véritables sources de rayonnement lumineux:"humanité", "cosmos", "divinité"; et aussi "être", "bien", "beauté", "vérité", "unité". Ce sont ces idées transcendantes qui font de cet univers un monde intelligible[...]. Elles fixent le regard dans l'universel; et, dans la mesure où elles amènent la pensée à son unité la plus haute, on peut parler de leur magnificence, de leur éclat, voire de leur splendeur. Qui plus est, elles peuvent ainsi devenir des modèles inspirant l'action des hommes, qui contribuent de ce fait au travail des idées dans le monde.
La beauté du cosmos
La beauté du cosmos ne peut être saisie que par l'oeil de l'âme. C'est lui qui voit le monde dans son essence lumineuse et dans le déploiement visible de son esprit universel, par delà ses moments de chaos et de désordre, ses aspects de rupture et de déchirement. C'est lui qui perçoit les profondeurs de la matière comme reflets de la hauteur de l'esprit; c'est lui encore qui reconnaît la vérité essentielle de l'univers dans les jeux d'ombre et de lumière de son devenir. À sa racine, l'univers apparaît donc à l'oeil de l'âme comme un principe artiste. "Un feu artiste", disait Héraclite d'Éphèse, foncièrement créateur d'ordre, d'harmonie et de beauté. [...] C'est, en quelque sorte, l'idée même de beauté à l'œuvre dans l'univers, cherchant la réconciliation du sens et du concret, la correspondance du dedans et du dehors, l'harmonisation de l'esprit et de la matière, et appelant notre regard puis notre geste.
La lumière de l'être
L'oeil de l'âme cherche aussi à capter la lumière de l'Être. [...]
Il peut deviner, derrière les objets et les êtres illuminés comme autant de grains de lumière, l'éclatante et pure lumière d'un soleil divin. Il peut soupçonner cette lumière qui vient d'ailleurs, comme d'une source lointaine et transcendante. Il peut reconnaître ses traces lumineuses dans l'opacité de ce monde matériel, multiple et changeant. C'est sans doute le mieux qu'il puisse voir, car il est l'oeil d'une âme qui voyage vers les étoiles dans les ténèbres et qui ne parvient aux joies de l'aurore qu'à travers les angoisses de la nuit...
Jean Proulx L'Agora volume 6, numéro 4
ue peut voir l'oeil de l'âme. Regardez les lys des champs et les "oiseaux, merveilleux oiseaux", du ciel. Dans toute sa gloire, est-il écrit, le roi Salomon n'a pu les égaler. Regardez-les avec









