"Maintenant, il ferait bon dormir jusqu 'à ce que les rêves deviennent un ciel, un ciel calme et sans vent où quelques plumes d'ange virevoltent doucement, où il n'y a rien que la félicité de celui qui vit dans l'ignorance de soi. Mais le sommeil fuit les défunts. Lorsque nous fermons nos yeux fixes, ce sont les souvenirs qui nous sollicitent à sa place. Ils arrivent d'abord isolés, parfois d'une beauté argentée, mais ne tardent pas à se muer en une averse de neige étouffante et sombre : il en va ainsi depuis plus de soixante-dix ans. Le temps passe, les gens meurent, le corps s'en­fonce dans l'humus et nous n 'en savons pas plus. D'ail­leurs, il n'y a ici que bien peu de ciel, les montagnes nous l'enlèvent, et les tempêtes, amplifiées par ces mêmes som­mets, sont aussi noires que la fin de toute chose. Parfois pourtant, quand le ciel s'éclairât après l'un de ces déchaî­nements, il nous semble apercevoir une traînée blanche dans le sillage des anges, loin au-dessus des nuages et des cimes, au-dessus des fautes et des baisers des hommes, une traînée blanche, telle la promesse d'un immense bon­heur. Cet espoir nous emplit d'une joie enfantine et notre optimisme englouti de longue date se réveille un peu, mais il creuse également le désespoir, l'absolu désespoir. C 'est ainsi, une lumière intense engendre des ombres profondes, une grande joie recèle en elle, quelque part, un grand malheur et le bonheur de l'homme semble condamné à se tenir à la pointe d'un couteau. La vie est assez simple, ce que l'homme n 'estpas, ce que nous nommons les énigmes de l'existence ne sont que les enchevêtrements et les forêts impénétrables qui nous habitent. La mort détient les réponses, est-il écrit quelque part, et elle libère l'antique sagesse des enchantements qui l'emprisonnent : c 'est évi­demment là une parfaite ineptie. Ce que nous savons, ce que nous avons appris, nous ne le tenons pas de la mort, mais du poème, du désespoir et, enfin, des souvenirs lumi­neux tout autant que des grandes trahisons. Nous ne déte­nons nulle sagesse, pourtant ce qui vacille au fond de nous la remplace et a peut-être plus de valeur. Nous avons par­couru une longue route, plus longue que quiconque avant nous, nos yeux sont telles des gouttes de pluie : emplis de ciel, d'air limpide et de néant. Vous ne courez donc aucun risque en nous écoutant. Mais si vous oubliez de vivre, vous finirez comme nous, cette cohorte égarée entre la vie et la mort. Si morte, si froide, si morte. Quelque part, loin à l'intérieur des contrées de l'esprit, au creux de cette conscience qui confère à l'humain sa grandeur et sa mali­gnité, se cache une lumière qui vacille et refuse de s'éteindre, refuse de céder face au poids des ténèbres et de la mort qui étouffe. Cette lumière nous nourrit autant qu 'elle nous torture, elle nous enjoint à continuer au lieu de nous allonger comme un animal privé de parole pour attendre ce qui, peut-être, ne viendra jamais. La lumière scintille et nous continuons. Nos mouvements sont sans doute incertains, hésitants, mais leur but est clair - il s'agit de sauver le monde. De vous sauver, vous, en même temps que nous-mêmes, avec ces histoires, ces lambeaux de poèmes et de rêves depuis longtemps éteints au fond de l'oubli. Nous sommes à bord d'une barque à rames ver­moulue et, avec nos filets moisis, nous attraperons les étoiles."

 Jon Kalman Stefansson  La tristesse des anges