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"Une personne humaine n'est pas un pion qui mange, qui dort et qui prend sa voiture. C'est un être en chair et en os, qui vit, qui vibre, qui touche, que l'on touche, qui émeut et qui s'émeut. C'est un visage. Une parole. C'est quelqu'un qui laisse une trace. Ce n'est pas un fantôme. En un mot, c'est une pensée, parce  que  c'est une vie active. Donc, rien de plus vivant que de penser.

Rien de moins élitiste par ailleurs. Oui, il faut aller chercher la pensée. Oui, elle n'est pas donnée à tout le monde. Mais tout ce qui a du prix n'est pas facile. Dans l'Ancien Régime, la noblesse pensait qu'elle avait droit à des avantages du fait de sa naissance. Vouloir que les choses tombent du ciel, c'est vouloir un privilège. Un privilège a beau être attribué à tous, il n'en demeure pas moins un privilège. Que tout le monde soit une élite n'efface pas l'élite. Cela étend son principe. Cela installe notamment la morgue, la suffisance, l'arrogance. Le fait qu'il faille aller chercher la pensée nous préserve de cette catastrophe. Il importe d'ajouter qu'il n'est pas sûr que naître dans un milieu favorisé facilite la pensée. On a peut-être plus de possibilités d'être un érudit quand on vient d'un milieu favorisé. On n'est pas forcément plus présent à la vie. On l'est même plutôt moins. Il y a des choses dont on ne se rend pas compte quand on est riche.

Enfin, on peut apprendre à penser. Il suffit pour cela de vivre en apprenant. La vie nous lance des messages. Écoutons-les. Les autres nous lancent des messages. Ecoutons-les. Notre corps, notre cœur nous lancent des messages. Écoutons-les. Il n'est pas difficile de penser. Il n'y a qu'à ne rien faire sinon écouter. La parole naît du silence. La pensée aussi. est vrai qu'il n'est pas facile de penser aujourd'hui. Cela vient de ce que l'on ne fait silence. Le bavardage à propos de tout et rien domine. Il tue la pensée. Ce n'est pas toutefois une fatalité. Il est possible de penser de bavarder. Il suffit de dire des choses qui viennent de nous, de ce que nous vivons, de ce que nous sentons. On croit que la pensée est inutile. 

C'est la pensée qui rassemble les morceaux épars de notre vie pour en faire une vie et non des morceaux épars.

 Nous le savons, les personnes qui ont une vie intérieure en élaborant ce qu'elles vivent par le fait de s'interroger, de se questionner, de sentir, de traduire ce que l'on sent, d'écouter ce qui vient de l'intérieur, de dialoguer avec ce qui parle en nous, les personnes qui ont une curiosité intellectuelle, qui s'intéressent au monde, aux autres, vieillissent mieux que les autres."

 Marie de Hennezel  Une vie pour se mettre au monde