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"Plus tard, je me consacrais davantage à collectionner des mots et accéder au mondes cristallins de la poésie hermétique. Mais derrière la collection se dissimule la même irrépressible aspiration aux mondes enchantés que recèlent les choses dormantes.

Enfant, je tenais un cahier de vocabulaire où je tenais les mots particuliers, tout comme je ramassais les pierres et les coquillages remarquables. les mots étaient répartis en catégorie telles que "beaux mots", "mots laids", "mots trompeurs", "mots intervertis" et "mots secrets". parmi les "beaux mots", j'avais répertorié, entre autre, prairie, violet, allégorie, grotte, arbre à pain, arc-en-ciel, nuage. Parmi les "mots laids", on trouvait goitre, moignon, chicot, graillon. Les "mots-trompeurs" me révoltaient parce qu'ils faisaient passer pour anodins mais pouvaient s'avérer lourds de conséquences ou carrément menaçants comme "effets secondaire" et "piquant". Ou alors, ils évoquaient quelque chose de magique - "ceinture de sauvetage", "roulement à billes"- et se révélaient au bout du compte d'une décevante banalité. sans parler de ceux qui désignaient quelque chose qui n'étaient clair pour personne: il n'existait vraisemblablement pas deux pékins au monde qui se représentaient la même couleur lorsqu'ils entendaient le mot amarante"! Les mots intervertis" étaient un peu comme un hobby. Ou bien était-ce une maladie? peut-être cela revenait-il au même? La "pie-grièche" faisait partie de mes animaux favoris ainsi que " l'argourou konrobicole" et la "babillete fauvillarde". Je trouvais amusant de caler au robinet et j'adorais le préambule de ce poème ou il est dit que" dans un temple de stuc de pomme, le pasteur distillait du suc de psaumes" (Desnos).

Les mots secrets étaient par nature les plus difficiles à percer à jour. Ils faisaient comme s'ils étaient absolument normaux mais recelaient finalement quelque chose d'exceptionnel, de l'ordre du merveilleux. en somme, le contraire de mot trompeurs". J'étais réconfortée à la pensée que le préau de mon école dissimulât une île enchantée. elle s'appelait le pré d'Eole" et un trésor y était enfoui.

Il y avait ce poteau indicateur que l'on rencontré fréquemment en Autriche et qui signale une déformation de la route par l'inscription "cannelures" Pour moi, ce mot évoquait irrésistiblement quelque chose de délicieux à manger, un entremet ou un dessert, sans nul doute typiquement autrichien, qui devait être servi dans quelques auberge proche: des cannelures chaudes en papillotes nappées d'une crème à la vanille. absolument divin. Chaque fois que nous croisions ce panneau, l'eau me venait à la bouche."

 

Le goût des pépins de pommes de Katharina Hagena