2009_01_05_givre_etoiles_de_neige_008

Si nos yeux ne font pas de bruit c'est pour que nous puissions entendre tout ce que nous voyons et c'est que la vision du monde émet toujours des sons et que sans la vue nous serions dans le silence total et nous lisons et nous entendons les mots sous nos yeux et si nous ne pouvons pas lire avec les mains c'est que les mains font trop de bruit pour que nous puissions entendre les mots sous nos doigts et la vue laisse entendre toute chose mais le toucher étouffe toute voix le champ de vue n'est qu'une paume transparente contre laquelle tout vient résonner c'est pourquoi l'écriture n'est pas touchable et qu'elle ne peut être que visible et que si l'on pose la main on n'entend plus rien et si l'écriture n'est pas en relief c'est parce qu'elle n'est qu'une couleur et ce qu'on écrit s'écrit avant tout avec les yeux et ne se touche pas sans disparaître sous les doigts et l'écriture ne tient qu'à nos yeux il faut la lire et qu'on l'entende et la faire échapper de sous nos yeux et la projeter sous nos oreilles afin que l'on puisse encore la saisir les yeux fermés et qu'elle naisse même dans la nuit et après avoir modelé une boule il faut la toucher jusqu'à pouvoir écouter son volume comme après avoir écrit un texte il faut le lire et que sa lecture soit entendue comme un espace à palper et si l'on ne pouvait plus toucher on ne pourrait plus parler parce que nous serions trop loin des uns les autres comme si la voix était née de nos corps qui peuvent s'accoupler et que si nous volions nous serions muets et que si nous ne pouvions plus que nous toucher aussi comme si la voix était seulement née d'une distance qui est celle de la vue et que la langue était dans les yeux et que sans eux nous n'aurions plus rien à dire et il faut lire les livres tout haut jusqu'à ce que notre voix en rende chaque mot palpable lire jusqu'à donner une véritable épaisseur au texte un poids au livre faire entendre ce qu'on lit ce que l'on voit que les mots deviennent matière jusqu'à pouvoir les mâcher puis les cracher dans l'espace et lire et prendre les mots par le bout et les trouer et souffler  eu eux jusqu'à les gonfler en des volumes démesurés et qu'ils envahissent le vide jusqu'à éclater et il faut lire jusqu'à pouvoir continuer les yeux fermés car la voix c'est ce qui fait exister le livre même dans l'obscurité et l'entendre c'est le faire naître au delà des yeux c'est le rendre touchable et que la nuit ne puisse plus l'effacer et la lecture c'est son souffle nocturne sa respiration quand il pourrait faire nuit sur lui et on l'entend mais ce n'est que son battement dans l'obscurité sa vie au delà de la lumière et il faut lire les livres à voix haute crier leur mots et que notre voix soit si forte qu'elle les décolle du papier où ils sont imprimés et qu'elle leur fasse quitter la page jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien que le blanc et que tous les livres soient vierges une fois lus afin que l'on puisse tous les réécrire autrement et les lire une seule fois et que le monde entier les entende qu'ils s'enfouissent dans toutes les oreilles et qu'ils ne soient plus écrits que dans les mémoires que les bibliothèques ne soient plus que dans toutes les têtes que tous les livres soient rangés dans toutes les pensées jusqu'à ce qu'ils disparaissent peu à pêu dans la nuit des temps et que l'on ne puisse plus savoir et que l'on ne sache plus rien enfin afin de pouvoir réécrire indéfiniment d'autres livres

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Jean-Luc Parant    Ouste n°15