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Le lieu où je me retire à part moi (quand je m'absente en société et qu'on me cherche, je suis là) est un théâtre en plein vent peuplé d'une multitude, d'où sortent, comme l'écume au bout des vagues, le murmure entrecoupé de la parole, les cris, les rires, les remous, les tempêtes, le contrecoup des secousses planétaires et les splendeurs irritées de la musique.
Ce théâtre, que je parcours secrètement depuis mes plus jeunes années sans en atteindre les frontières, a deux faces inséparables mais opposées, bref un «endroit et un «envers», pareils à ceux d'une médaille ou d'un miroir.
De ce côté-ci voyez comme il imite, à la perfection, l'inébranlable majesté des monuments: il semble que je puisse compter toutes les pierres, caresser de mes mains le glacis du marbre, les fractures des colonnes, la porosité du travertin...
Mais, attendez: si je fais le tour du décor (quelques pas me suffisent), alors, de l'autre côté de ces apparences pesantes, de ces voûtes et de ces murailles, mon regard tout à coup n'aperçoit plus que des structures fragiles, des bâtis provisoires et partout, dans les courants d'air et la pénombre poussiéreuse, auprès des câbles électriques entrelacés et des planches mal jointes, la toile rude et pauvre, clouée sur des châssis légers.
[…] Pourtant, bien que je sois dans la confidence, je ne saurais dire où est le Vrai, car l'envers et l'endroit sont tous deux les enfants du réel, énigme qui me cerne de toutes parts pour m'enchanter et pour me perdre. C'est sur ces échafaudages, tremblants et vides, mais très hauts, comme la voilure des trois-mâts, c'est là que se déroule, nuit et jour, l'inépuisable spectacle, sous les rafales tournantes des phares dont la source inconnue met au monde les fables qui, depuis l'enfance, m'ont nourri sans me consoler.
Ici, rien ne s'accroît ni ne diminue. L'horloge du beffroi reste au point mort, midi ou minuit, je ne sais.
[…]
L'innombrable théâtre vient à moi, qui suis seul dans la salle. Souvent aussi, c'est moi qui vais à sa rencontre. Je m'avance, écartant le murmure des acteurs et découvrant les scènes successives, qui s'illuminent au fur et à mesure de ma promenade inquiète et ravie.

[…]
Surtout, ne venez pas me réveiller ! Ne marchez pas sur l'or factice de mes spectacles ! De ce côté-ci où je demeure, solitaire et oublié comme si déjà m'abritait mon sépulcre, je vois les temples superposés dont les degrés fatiguent les géants, tandis qu'un peu plus loin, s'assombrit l'horizon orageux où des cavaliers au manteau déployé par le vent galopent sur une route en lacets et que les feuilles mortes s'éparpillent dans l'air, accompagnées d'oiseaux qui sont les traits mêmes de l'idéogramme vertical, distincts et nets sur la rondeur de l'astre rouge…
[…] Adieu ! J'ai trop parlé, mais je suis libre... Je fais ce que je veux avec ce que je crois savoir et ma mémoire fouille sans fin dans le monceau des choses que j'ignore.Encore quelques enjambées dans cette course haletante vers le secret qui se dérobe (dont j'entends le rire d'enfant, dont je perçois la lueur dansante) et je parviendrai à retrouver, dans ce théâtre d'ombres, ce que peut-être j'ai su dans un autre temps, sous une autre enveloppe et que je cherche sans relâche et que j'ai oublié.

Extraits de "Mon théatre secret" [Les tours de Trébizondes]  de Jean Tardieu