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L'oeil de l'âme est la présence d'un regard venu de l'intérieur. C'est le miroir profond où peuvent se refléter les significations de toutes choses. Mais c'est aussi le soleil d'un monde par lui illuminé et le foyer qui répand sa lumière sur ce qui l'entoure. Mais, au fait, que voit-on avec cet oeil de l'âme et que nous fait découvrir la lumière qu'il projette sur les choses?

La vérité d'une fleur

L'oeil de l'âme voit la silencieuse vérité d'une fleur, ou d'un grain de sable, ou d'une étoile. Il éclaire ainsi chaque fragment du grand tout cosmique. Pour lui, la fleur est vraie, d'abord parce qu'elle porte en elle tout l'univers; parce qu'elle est, de fait, l'un de ces points lumineux dans lequel repose la lumière intelligible du cosmos. Elle est microcosme: sa vérité est d'exister comme une partie du grand tout et d'être habitée par le sens ou la pensée qui réside en lui.

[...] On parlera alors de sa vérité comme du dévoilement, dans son existence sensible, de ce qu'elle est essentiellement: ainsi, la vérité de l'iris consiste-t-elle à devenir concrètement ce qu'il est profondément, c'est-à-dire cette plante à haute tige portant de magnifiques fleurs ornementales. Ce dévoilement ou ce devenir n'est-il pas ce qui nous fait dire également que cette fleur est belle? La vérité et la beauté d'une fleur: voilà ce que voit l'oeil de l'âme!

Le coeur caché des choses

Toute chose porte en elle une intelligence enfouie, une lumière voilée: c'est là son essence ou ce coeur caché ql'oeil de l'âme et vous découvrirez la gloire qui les habite et vous serez remplis d'admiration. Car le moindre des êtres peut être revêtu de l'éclat prestigieux qui jaillit de sa grandeur intérieure.

y a aussi à voir le coeur caché des gestes. Le sourire sur un visage: ce peut être le don, la générosité et, en définitive, l'ouverture de l'âme. Cette main tendue vers l'autre: ce peut être l'amitié, la compassion, voire le pardon. Ce repas pris ensemble: ce peut être l'âme qui mange et qui boit et ce peut être le partage et la communion. L'oeil de l'âme met vraiment en lumière toute présence, toute grandeur et toute gloire qui sourd de la matière.

La transparence des êtres

oeil de l'âme peut tout voir d'un point de vue symbolique: c'est dire alors qu'il saisit la transparence des êtres entre eux et de[...] l'univers en son ensemble. Un symbole, c'est un être devenu transparent. Et, puisque tout s'interpénètre dans l'univers, chaque partie du cosmos ressemble ainsi à un prisme de verre.

Nous sommes bien des poussières d'étoiles et l'eau des lacs et le feu des âtres. Les fleurs vivent en nous, puisque nous sommes nés d'elles. Et ne sommes-nous point aussi, êtres d'esprit et de chair, la lumière et l'ombre, la vive clarté des aurores et la lueur indécise des crépuscules? Avec l'oeil de l'âme, nous nous regardons ainsi en toute chose et nous voyons ainsi toute chose en nous-mêmes. Car tout, pour lui, est lié comme un tissu indivisible. Et, qui plus est, l'univers est enveloppé en chacune de ses parties, comme chaque partie est par ailleurs elle-même le miroir de l'univers.

La splendeur des idées

L'oeil de l'âme est aussi l'oeil de la contemplation des idées. Il voit par delà les apparences; il est ajusté (car l'oeil de l'âme possède aussi un "iris") à la lumière des idées. C'est que l'âme elle-même, comme le disait Platon, possède de profonds liens de parenté avec le monde intelligible; elle entretient avec lui un indéniable rapport d'affinité. Et ces idées du monde intelligible ne se situent pas ailleurs, dans quelque autre monde imaginaire ou utopique; elles sont des semences au coeur de l'univers visible; elles se déploient, s'explicitent, se déplient en ce monde matériel. En un mot, comme dit Hegel, elles sont "en travail dans le monde", à l'œuvre dans le réel. Elles sont, ni plus ni moins, les artisans de l'univers. Et pourtant, comme il semble difficile de les voir...

 ce que l'oeil de l'âme peut malgré tout apprendre à contempler, ce sont ces grandes idées qui sont à leur tour de véritables sources de rayonnement lumineux:"humanité", "cosmos", "divinité"; et aussi "être", "bien", "beauté", "vérité", "unité". Ce sont ces idées transcendantes qui font de cet univers un monde intelligible[...]. Elles fixent le regard dans l'universel; et, dans la mesure où elles amènent la pensée à son unité la plus haute, on peut parler de leur magnificence, de leur éclat, voire de leur splendeur. Qui plus est, elles peuvent ainsi devenir des modèles inspirant l'action des hommes, qui contribuent de ce fait au travail des idées dans le monde. 

La beauté du cosmos 

La beauté du cosmos ne peut être saisie que par l'oeil de l'âme. C'est lui qui voit le monde dans son essence lumineuse et dans le déploiement visible de son esprit universel, par delà ses moments de chaos et de désordre, ses aspects de rupture et de déchirement. C'est lui qui perçoit les profondeurs de la matière comme reflets de la hauteur de l'esprit; c'est lui encore qui reconnaît la vérité essentielle de l'univers dans les jeux d'ombre et de lumière de son devenir. À sa racine, l'univers apparaît donc à l'oeil de l'âme comme un principe artiste. "Un feu artiste", disait Héraclite d'Éphèse, foncièrement créateur d'ordre, d'harmonie et de beauté. [...] C'est, en quelque sorte, l'idée même de beauté à l'œuvre dans l'univers, cherchant la réconciliation du sens et du concret, la correspondance du dedans et du dehors, l'harmonisation de l'esprit et de la matière, et appelant notre regard puis notre geste.

La lumière de l'être

L'oeil de l'âme cherche aussi à capter la lumière de l'Être. [...]

Il peut deviner, derrière les objets et les êtres illuminés comme autant de grains de lumière, l'éclatante et pure lumière d'un soleil divin. Il peut soupçonner cette lumière qui vient d'ailleurs, comme d'une source lointaine et transcendante. Il peut reconnaître ses traces lumineuses dans l'opacité de ce monde matériel, multiple et changeant. C'est sans doute le mieux qu'il puisse voir, car il est l'oeil d'une âme qui voyage vers les étoiles dans les ténèbres et qui ne parvient aux joies de l'aurore qu'à travers les angoisses de la nuit...

ean Proulx L'Agora volume 6, numéro 4

http://agora.qc.ca/textes/proulx1.html